René-François Sully Prudhomme
Poèmes de René-François Sully Prudhomme (211)
Classés par titre (A–Z).
-
À Auguste BrachetAmi, la passion du Verbe et de ses lois Nous obsède tous deux. Toi, d'une oreille austère, Tu scrutes savamment le son dépositaire Du génie et du cœur des hommes d'autrefois ; Tu sais sur quel…
-
AbdicationJe voudrais être, sur la terre, L'unique héritier des grands rois Dont la force et l'éclat font taire Tous les revendiqueurs des droits, De ces rois d'Asie et d'Afrique, Monarques des derniers pays…
-
À KantJe veux de songe en songe avec toi fuir sans trêve Le sol avare et froid de la réalité : Le rêve offre toujours une hospitalité Sereine et merveilleuse à l'âme qu'il soulève. Et, tu l'as dit, ce…
-
À l'océanOcéan, que vaux-tu dans l'infini du monde ? Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords, Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors, Qui, du haut des soleils te mesure et te sonde ; Presque…
-
À ma sœurCes vers que toi seule aurais lus, L'œil des indifférents les tente ; Sans gagner un ami de plus J'ai donc trahi ma confidente. Enfant, je t'ai dit qui j'aimais, Tu sais le nom de la première ; Sa…
-
À RonsardÔ maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard, J'admire tes vieux vers, et comment ton génie Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie Sait dans le jeu des mots asservir le hasard. Mais, plus…
-
À Théophile GautierMaître, qui du grand art levant le pur flambeau, Pour consoler la chair besoigneuse et fragile, Redis la gloire antique à cette exquise argile, Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau ! Ton âme…
-
Au bord de l'eauS'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe, Le voir passer ; Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace, Le voir glisser ; À l'horizon, s'il fume un toit de chaume, Le voir fumer ; Aux…
-
Au désirNe meurs pas encore, ô divin Désir, Qui sur toutes choses Vas battant de l'aile et deviens plaisir Dès que tu te poses. Rôdeur curieux, es-tu las d'ouvrir Les lèvres, les roses ? N'as-tu désormais…
-
Au jour le jourx À Emmanuel Des Essarts. Quand d'une perte irréparable On garde au coeur le souvenir, On est parfois si misérable Qu'on délibère d'en finir. La vie extérieure oppresse : Son mobile et bruyant souci…
-
Au prodigueLe cœur n'est pas fragile, il est fait d'or solide : Plût au dieux que, pareil à l'amphore de grès, Il ne servît qu'un temps et fût poussière après ! Mais il ne s'use point, ô douleur ! il se vide !…
-
Aux amis inconnusCes vers, je les dédie aux amis inconnus, À vous, les étrangers en qui je sens des proches, Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus, Frères envers qui seuls mon coeur est sans reproches Et…
-
Aux conscritsTant que vous marcherez sous le soleil des plaines, Par les mauvais chemins poussant les lourds canons, Ô frères, dont les rois ne savent pas les noms, Et qui ne savez rien de leurs subtiles haines ;…
-
Aux poètes futursPoètes à venir, qui saurez tant de choses, Et les direz sans doute en un verbe plus beau, Portant plus loin que nous un plus large flambeau Sur les suprêmes fins et les premières causes ; Quand vos…
-
Aux TuileriesTu les feras pleurer, enfant belle et chérie, Tous ces bambins, hommes futurs, Qui plus tard suspendront leur jeune rêverie Aux cils câlins de tes yeux purs. Ils aiment de ta voix la roulade sonore,…
-
À vingt ansÀ vingt ans on a l'œil difficile et très fier : On ne regarde pas la première venue, Mais la plus belle ! Et, plein d'une extase ingénue, On prend pour de l'amour le désir né d'hier. Plus tard, quand…
-
Bonne mortLe Phédon jette en l'âme un céleste reflet, Mais rien n'est plus suave au cœur que l'Évangile. Délicat embaumeur de la raison fragile, Il sent la myrrhe, il coule aussi doux que le lait. Dans ses…
-
Ce qui dureLe présent se fait vide et triste, Ô mon amie, autour de nous ; Combien peu de passé subsiste ! Et ceux qui restent changent tous. Nous ne voyons plus sans envie Les yeux de vingt ans resplendir, Et…
-
Chagrin d'automneLes lignes du labour dans les champs en automne Fatiguent l'œil, qu'à peine un toit fumant distrait, Et la voûte du ciel tout entière apparaît, Bornant d'un cercle nu la plaine monotone. En des âges…
-
Chez l'antiquaireEntre mille débris au hasard amassés, Un Christ en vieil ivoire, exposé dans la rue, Jette l'adieu suprême à sa foi disparue Et sent fuir ses genoux infiniment lassés. En face, une Vénus, gloire des…
-
Combats intimesSeras-tu de l'amour l'éternelle pâture ? À quoi te sert la volonté, Si ce n'est point, ô cœur, pour vaincre ta torture, Et dans la paix enfin, plus fort que la nature, T'asseoir sur le désir dompté,…
-
ConseilJeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore, Choisis un fiancé joyeux, à l'œil vivant, Au pas ferme, à la voix sonore, Qui n'aille pas rêvant. Sois généreuse, épargne aux cœurs de se méprendre.…
-
Conseil (I)Pour vous, enfants, le monde est une nouveauté ; De leur nid vos vertus, colombes inquiètes, Regardent en tremblant les printanières fêtes Et cherchent le secret d'y vivre en sûreté. Le voici :…
-
ConsolationUne enfant de seize ans, belle, et qui, toute franche, Ouvrant ses yeux, ouvrait son cœur, S'est inclinée un jour comme une fleur se penche, Agonisante deux fois blanche Par l'innocence et la…
-
Corps et ÂmesHeureux les cœurs, les cœurs de sang ! Leurs battements peuvent s'entendre ; Et les bras ! Ils peuvent se tendre, Se posséder en s'enlaçant. Heureux aussi les doigts ! Ils touchent ; Les yeux ! Ils…
-
Couples mauditsLes criminels parfois ne sont pas les méchants, Mais ceux qui n'ont jamais pu connaître en leur vie Ni le libre bonheur des bêtes dans les champs, Ni la sécurité de la règle suivie. Que d'amour…
-
Cri perduQuelqu'un m'est apparu très loin dans le passé : C'était un ouvrier des hautes Pyramides, Adolescent perdu dans ces foules timides Qu'écrasait le granit pour Chéops entassé. Or ses genoux tremblaient…
-
DamnationLe dimanche, au salon, pêle-mêle se rue Des bourgeois ébahis la bizarre cohue Qui s'en vient, chaque année, à la foire des arts, Vainement amuser ses aveugles regards. Ainsi devant le beau, dont il…
-
Dans l'abîmeLe fond de l'océan ravit l'œil des sondeurs : Mystérieux printemps, Éden multicolore Qui tressaille en silence et ne cesse d'éclore Aux frais courants, zéphyrs des glauques profondeurs. Lourds…
-
DéceptionUne eau croupie est un miroir Plus fidèle encor qu'une eau pure, Et l'image la transfigure, Prêtant ses couleurs au fond noir. Aurore, colombe et nuée Y réfléchissent leur candeur, Et du firmament la…
-
Déclin d'amourDans le mortel soupir de l'automne, qui frôle Au bord du lac les joncs frileux, Passe un murmure éteint : c'est l'eau triste et le saule Qui se parlent entre eux. Le saule : « Je languis, vois ! Ma…
-
Défaillance et scrupuleI. Mon besoin de songe et de fable, La soif malheureuse que j'ai De quelque autre vie ineffable, Me laisse tout découragé. Quand d'un beau vouloir je m'avise, Je me répète en vain : « Je veux. » — «…
-
De loinDu bonheur qu'ils rêvaient toujours pur et nouveau Les couples exaucés ne jouissent qu'une heure. Moins ému, leur baiser ne sourit ni ne pleure ; Le nid de leur tendresse en devient le tombeau.…
-
Dernière solitudeDans cette mascarade immense des vivants Nul ne parle à son gré ni ne marche à sa guise ; Faite pour révéler, la parole déguise, Et la face n'est plus qu'un masque aux traits savants. Mais vient…
-
Dernières vacancesHeureux l'enfant qui meurt dans sa septième année Avant l'âge où le cœur doit saigner pour jouir ; Qui meurt de défaillance, en regardant bleuir Sous les orangers d'or la Méditerranée ! On ne tient…
-
DistractionÀ mon insu, j'ai dit : « Ma chère » Pour « Madame », et, parti du cœur, Ce nom m'a fait d'une étrangère Une sœur. Quand la femme est tendre, pour elle Le seul vrai gage de l'amour, C'est la constance…
-
Douceur d'avrilÀ Albert Mérat. J'ai peur d'avril, peur de l'émoi Qu'éveille sa douceur touchante ; Vous qu'elle a troublés comme moi, C'est pour vous seuls que je la chante. En décembre, quand l'air est froid, Le…
-
ÉclaircieQuand on est sous l'enchantement D'une faveur d'amour nouvelle, On s'en défendrait vainement, Tout le révèle : Comme fuit l'or entre les doigts, Le trop-plein de bonheur qu'on sème, Par le regard, le…
-
Effet de nuitVoyager seul est triste, et j'ai passé la nuit Dans une étrange hôtellerie. À la plus vieille chambre un enfant m'a conduit, De galerie en galerie. Je me suis étendu sur un grand lit carré Flanqué de…
-
En avantIl est donc vrai ! la terre est si vieille ! Oh ! raconte Comment elle a trouvé son solide contour, Le vaporeux chaos, sa lutte avec le jour, L'universelle mer, le sol herbeux qui monte, L'affreux…
-
En deuilC'est en deuil surtout que je l'aime ; Le noir sied à son front poli, Et par ce front le chagrin même Est embelli. Comme l'ombre le deuil m'attire, Et c'est mon goût de préférer, Pour amie, à qui…
-
EnfantillageMadame, vous étiez petite, J'avais douze ans ; Vous oubliez vos courtisans Bien vite ! Je ne voyais que vous au jeu Parmi les autres ; Mes doigts frôlaient parfois les vôtres Un peu... Comme à la…
-
EnvoiFaites-vous de ces vers un intime entretien, Pardonnez-moi tous ceux où, pour la renommée, J'ai pu chanter l'amour sans vous avoir nommée, Où j'ai mis plus du cœur des autres que du mien. Mais à…
-
En voyageJe partais pour un long voyage. En wagon, tapi dans mon coin, J'écoutais fuir l'aigu sillage Du sifflet dans la nuit, au loin ; Je goûtais la vague indolence, L'état obscur et somnolent, Où fait…
-
ÉtherQuand on est sur la terre étendu sans bouger, Le ciel paraît plus haut, sa splendeur plus sereine ; On aime à voir, au gré d'une insensible haleine, Dans l'air sublime fuir un nuage léger ; Il est…
-
ÉvolutionQuand je me hasarde à descendre Jusques aux bas-fonds du désir, À l'heure où l'on pèse la cendre Que laisse après soi le plaisir ; Ou quand je sonde l'origine De ces hymens vils et fortuits Qu'en…
-
FatalitéQue n'ai-je appris l'amour sous un regard moins beau ! Je n'aurais pas traîné si longtemps sur la terre Cet âpre souvenir, le seul que rien n'altère, Et qui, le plus lointain, me soit toujours…
-
Fin du rêveLe rêve, serpent traître éclos dans le duvet, Roule autour de mes bras une flatteuse entrave, Sur mes lèvres distille un philtre dans sa bave, Et m'amuse aux couleurs changeantes qu'il revêt. Depuis…
-
Fleur sans soleilCe qui la peut guérir, cette enfant le repousse. « Oui, je l'aime, et j'en souffre, et ma douleur m'est douce, Dit-elle, et j'en veux bien mourir. Sa voix me donne au cœur une vive secousse, Mais…
-
Fort en thèmeVous aviez l'âge où flotte encore La double natte sur le dos, Mais où l'enfant qu'elle décore Sent le prix de pareils fardeaux ; L'âge où l'œil déjà nous évite, Quand, sous des vêtements moins…
-
HermaphroditeIl avait l'âme aride et vaine de sa mère, L'œil froid du dieu voleur qui marche à reculons ; Il promenait sa grâce, insouciante, altière, Et les nymphes disaient : « Quel marbre nous aimons ! » Un…
-
Homo sumDurant que je vivais, ainsi qu'en plein désert, Dans le rêve, insultant la race qui travaille, Comme un lâche ouvrier ne faisant rien qui vaille S'enivre et ne sait plus à quoi l'outil lui sert, Un…
-
Hora primaJ'ai salué le jour dès avant mon réveil ; Il colorait déjà ma pesante paupière, Et je dormais encor, mais sa rougeur première A visité mon âme à travers le sommeil. Pendant que je gisais immobile,…
-
Ici-basIci-bas tous les lilas meurent, Tous les chants des oiseaux sont courts ; Je rêve aux étés qui demeurent Toujours... Ici-bas les lèvres effleurent Sans rien laisser de leur velours ; Je rêve aux…
-
Il y a longtempsVous me donniez le bras, nous causions seuls tous deux, Et les cœurs de vingt ans se font signe bien vite ; J'en suis encore ému, fille blonde aux yeux bleus ; Mais vous souviendrez-vous de ma courte…
-
InquiétudePour elle désormais je veux être si bon, Si bon, qu'elle se sache aveuglément chérie ; Je ne lui dirai plus : « Il faut, » mais : « Je t'en prie... » Et je prendrai les torts, lui laissant le pardon.…
-
IntusDeux voix s'élèvent tour à tour Des profondeurs troubles de l'âme : La raison blasphème, et l'amour Rêve un dieu juste et le proclame. Panthéiste, athée ou chrétien, Tu connais leurs luttes obscures…
-
Invitation à la valseC'était une amitié simple et pourtant secrète : J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir, Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir, J'aimais à l'arrêter devant moi tout prête. Elle…
-
Jaloux du printempsDes saisons la plus désirée Et la plus rapide, ô printemps, Qu'elle m'est longue, ta durée ! Tu possèdes mon adorée, Et je l'attends ! Ton azur ne me sourit guère, C'est en hiver que je la vois ; Et…
-
Je ne dois plus la voirMais je vais voir souvent sa mère ; C'est ma joie, et c'est la dernière, De respirer où je l'aimais. Je goûte un peu de sa présence Dans l'air que sa voix ébranla ; Il me semble que parler là, C'est…
-
Joies sans causesOn connaît toujours trop les causes de sa peine, Mais on cherche parfois celles de son plaisir ; Je m'éveille parfois l'âme toute sereine, Sous un charme étranger que je ne peux saisir. Un ciel rose…
-
Jours lointainsNous recevions sa visite assidue ; J'étais enfant. Jours lointains ! Depuis lors La porte est close et la maison vendue : Les foyers vendus sont des morts. Quand j'entendais son pas de demoiselle,…
-
JuinPendant avril et mai, qui sont les plus doux mois, Les couples, enchantés par l'éther frais et rose, Ont ressenti l'amour comme une apothéose ; Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.…
-
La beautéSplendeur excessive, implacable, Ô beauté, que tu me fais mal ! Ton essence incommunicable, Au lieu de m'assouvir, m'accable : On n'absorbe pas l'idéal. L'éternel féminin m'attire, Mais je ne sais…
-
L'habitudeQui supplante en nous la raison : C'est une ancienne ménagère Qui s'installe dans la maison. Elle est discrète, humble, fidèle, Familière avec tous les coins ; On ne s'occupe jamais d'elle, Car elle…
-
La boutureAu temps où les plaines sont vertes, Où le ciel dore les chemins, Où la grâce des fleurs ouvertes Tente les lèvres et les mains, Au mois de mai, sur sa fenêtre, Un jeune homme avait un rosier ; Il y…
-
La chanson des métiersCeux qui tiennent le soc, la truelle ou la lime, Sont plus heureux que vous, enfants de l'art sublime ! Chaque jour les vient secourir Dans leurs quotidiennes misères ; Mais vous, les travailleurs…
-
La colombe et le lisFemme, cette colombe au col rose et mouvant, Que ta bouche entr'ouverte baise, Ne l'avait pas sentie humecter si souvent Son bec léger qui vibre d'aise. Elle n'avait jamais reçu de toi tout bas Les…
-
La confessionUn de mes grands péchés me suivait pas à pas, Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère ; Sous la dent du remords il ne se pouvait taire, Et parlait haut tout seul quand je n'y veillais pas.…
-
La coupeDans les verres épais du cabaret brutal, Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde ; Dans les calices fins plus rarement abonde Un vin dont la clarté soit digne du cristal. Enfin la coupe…
-
L'agonieVous qui m'aiderez dans mon agonie, Ne me dites rien ; Faites que j'entende un peu d'harmonie, Et je mourrai bien. La musique apaise, enchante et délie Des choses d'en bas : Bercez ma douleur ; je…
-
La folleErrante, elle demande aux enfants d'alentour Une fleur qu'elle a vue un jour en Allemagne, Frêle, petite et sombre, une fleur de montagne. Au parfum pénétrant comme un aveu d'amour. Elle a fait ce…
-
La Formex À Maurice de Foucault. Le soleil fut avant les yeux, La terre fut avant les roses, Le chaos avant toutes choses. Ah ! que les éléments sont vieux Sous leurs jeunes métamorphoses ! Toute jeunesse…
-
La grande alléeC'est une grande allée à deux rangs de tilleuls. Les enfants, en plein jour, n'osent y marcher seuls, Tant elle est haute, large et sombre. Il y fait froid l'été presque autant que l'hiver ; On ne…
-
La Grande ChartreuseJ'ai vu, tels que des morts réveillés par le glas, Les moines, lampe en main, se ranger en silence, Puis pousser, comme un vol de corbeaux qui s'élance, Leurs noirs miserere qui plaisent au cœur las.…
-
La grande OurseLa Grande Ourse, archipel de l'océan sans bords, Scintillait bien avant qu'elle fût regardée, Bien avant qu'il errât des pâtres en Chaldée Et que l'âme anxieuse eût habité les corps ; D'innombrables…
-
La joiePour une heure de joie unique et sans retour, De larmes précédée et de larmes suivie, Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie : Quel homme, une heure au moins, n'est heureux à son tour ? Une…
-
La laideFemmes, vous blasphémez l'amour, quand d'aventure Un seul rebelle insulte à votre royauté. Ah ! C'est un pire affront qu'en silence elle endure, La jeune fille à qui la marâtre nature A dénié sa…
-
L'alphabetIl gît au fond de quelque armoire, Ce vieil alphabet tout jauni, Ma première leçon d'histoire, Mon premier pas vers l'infini. Toute la genèse y figure ; Le lion, l'ours et l'éléphant ; Du monde la…
-
La lutteChaque nuit, tourmenté par un doute nouveau, Je provoque le sphinx, et j'affirme et je nie... Plus terrible se dresse aux heures d'insomnie L'inconnu monstrueux qui hante mon cerveau. En silence, les…
-
La lyre et les doigtsUne muse, immobile et la tête penchée, Ne chantait plus ; la lyre en soupirait d'ennui, Et, se plaignant aux doigts de n'être plus touchée, Disait : « Quelle torpeur vous enchaîne aujourd'hui ? « Je…
-
La MaladeÀ Alfred Denaut. C'était au milieu de la nuit, Une longue nuit de décembre ; Le feu, qui s'éteignait sans bruit, Rougissait par moments la chambre. On distinguait des rideaux blancs, Mais on…
-
L'ÂmeÀ Alphonse Thévenin. J'ai dans mon cœur, j'ai sous mon front Une âme invisible et présente : Ceux qui doutent la chercheront ; Je la répands pour qu'on la sente. Partout scintillent les couleurs,…
-
La MémoireI. Ô Mémoire, qui joins à l'heure La chaîne des temps révolus, Je t'admire, étrange demeure Des formes qui n'existent plus ! En vain tombèrent les grands hommes Aux fronts pensifs ou belliqueux : Ils…
-
La merLa mer pousse une vaste plainte, Se tord et se roule avec bruit, Ainsi qu'une géante enceinte Qui des grandes douleurs atteinte, Ne pourrait pas donner son fruit ; Et sa pleine rondeur se lève Et…
-
L'amour maternelÀ Maurice Chevrier. Fait d'héroïsme et de clémence, Présent toujours au moindre appel, Qui de nous peut dire où commence, Il n'attend pas qu'on le mérite, Il plane en deuil sur les ingrats ; Lorsque…
-
La noteQue n'ai-je un peu de voix ! J'ai le cruel ennui De sentir mon poème en ma poitrine éclore, Et de ne pouvoir pas, plus créateur encore, Comme j'ai mis mon cœur, mettre mon souffle en lui. Le chant…
-
La patrieViens, ne marche pas seul dans un jaloux sentier, Mais suis les grands chemins que l'humanité foule ; Les hommes ne sont forts, bons et justes, qu'en foule Ils s'achèvent ensemble, aucun d'eux n'est…
-
La penséeUn soir, vaincu par le labeur Où s'obstine le front de l'homme, Je m'assoupis, et dans mon somme M'apparut un bouton de fleur. C'était cette fleur qu'on appelle Pensée ; elle voulait s'ouvrir, Et moi…
-
La prièreJe voudrais bien prier, je suis plein de soupirs ! Ma cruelle raison veut que je les contienne. Ni les vœux suppliants d'une mère chrétienne, Ni l'exemple des saints, ni le sang des martyrs, Ni mon…
-
La reine au balOui, je sais qu'elle est la plus belle, La reine du bal, je le sais ; Mais je suis un vaincu rebelle, Je ne la servirai jamais. Que pour la contempler en face, Patient, j'attende mon tour, Et…
-
La roueInventeur de la roue, inconnu demi-dieu, Qui le premier, ployant un souple et ferme érable, Créas cette œuvre antique, œuvre à jamais durable, Ce beau cercle qui porte un astre en son milieu ! Par…
-
L'art et l'amourÀ Alexandre Piédagnel. Le vent d'orage, allant où quelque dieu l'envoie, S'il rencontre un parterre, y voudrait bien rester : Autour du plus beau lis il s'enroule et tournoie, Et gémit vainement sans…
-
L'art sauveurS'il n'était rien de bleu que le ciel et la mer, De blond que les épis, de rose que les roses, S'il n'était de beauté qu'aux insensibles choses, Le plaisir d'admirer ne serait point amer. Mais avec…
-
L'art trahiFors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain : Le génie auprès d'elle est toujours solitaire. Orphée allait chantant, suivi d'une panthère, Dont il croyait leurrer l'inexorable faim ; Mais,…
-
La terre et l'enfantEnfant sur la terre on se traîne, Les yeux et l'âme émerveillés, Mais, plus tard, on regarde à peine Cette terre qu'on foule aux pieds. Je sens déjà que je l'oublie, Et, parfois, songeur au front…
-
L'automneL'azur n'est plus égal comme un rideau sans pli. La feuille, à tout moment, tressaille, vole et tombe ; Au bois, dans les sentiers où le taillis surplombe, Les taches de soleil, plus larges, ont…
-
La valseDans un flot de gaze et de soie, Couples pâles, silencieux, Ils tournent, et le parquet ploie, Et vers le lustre qui flamboie S'égarent demi-clos leurs yeux. Je pense aux vieux rochers que j'ai vus…
-
La vertuJ'honore en secret la duègne Que raillent tant de gens d'esprit, La vertu ; j'y crois, et dédaigne De sourire quand on en rit. Ah ! Souvent l'homme qui se moque Est celui que point l'aiguillon, Et…
-
La vie de loinCeux qui ne sont pas nés, les peuples de demain, Entendent vaguement, comme de sourds murmures, Les grands coups de marteaux et les grands chocs d'armures Et tous les battements des pieds sur le…
-
La vieillesseViennent les ans ! J'aspire à cet âge sauveur Où mon sang coulera plus sage dans mes veines, Où, les plaisirs pour moi n'ayant plus de saveur, Je vivrai doucement avec mes vieilles peines. Quand…
-
La voie lactéeAux étoiles j'ai dit un soir : « Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir, Ont des tendresses douloureuses ; « Et je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des…
-
La voluptéDeux êtres asservis par le désir vainqueur Le sont jusqu'à la mort : la volupté les lie. Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie, Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur. Aussitôt, se…
-
L'axe du mondeAtlas porte le monde, et, les poings sur les reins, Suant, le front plissé, le sang à la narine ; Il pleure, et dans le creux de sa grande poitrine Appuie en gémissant sa barbe aux rudes crins. «…
-
Le conscritÀ la barrière de l'étoile, Un saltimbanque malfaisant Dressait dans sa baraque en toile Un chien de six mois fort plaisant. Ce caniche, qui faisait rire Le public au seuil rassemblé, Était en…
-
Le cygneSans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes, Le cygne chasse l'onde avec ses larges palmes, Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil À des neiges d'avril qui croulent au soleil ; Mais,…
-
Le dernier adieuQuand l'être cher vient d'expirer, On sent obscurément la perte, On ne peut pas encor pleurer : La mort présente déconcerte ; Et ni le lugubre drap noir, Ni le Dies irae farouche, Ne donnent forme au…
-
Le douteLa blanche Vérité dort au fond d'un grand puits. Plus d'un fuit cet abîme ou n'y prend jamais garde ; Moi, par un sombre amour, tout seul je m'y hasarde, J'y descends à travers la plus noire des…
-
Le ferNous avons oublié combien la terre est dure : Au pas lent de nos bœufs le fer tranchant du soc L'entame en retournant le chaume et la verdure, La divise, et soulève un gros et large bloc. Ce labeur…
-
Le lit de ProcusteQuand, pourpre de plaisir, Mars en tes bras faiblit, Ô Vénus, et, laissant retomber son grand buste, Livre au coussin sa tête olympienne et fruste, Il s'endort, brute et dieu, ton égal en ton lit.…
-
Le meilleur moment des amoursN'est pas quand on a dit : « Je t'aime. » Il est dans le silence même À demi rompu tous les jours ; Il est dans les intelligences Promptes et furtives des cœurs ; Il est dans les feintes rigueurs Et…
-
Le MisselDans un missel datant du roi François premier, Dont la rouille des ans a jauni le papier Et dont les doigts dévots ont usé l'armoirie, Livre mignon, vêtu d'argent sur parchemin, L'un de ces fins…
-
Le monde à nuEntouré de flacons, d'étranges serpentins, De fourneaux, de matras aux encolures torses, Le chimiste, sondant les caprices des forces, Leur impose avec art des rendez-vous certains. Il règle leurs…
-
Le monde des âmesÀ R. Albaret. Newton, voyant tomber la pomme, Conçut la matière et ses lois : Oh ! surgira-t-il une fois Un Newton pour l'âme de l'homme ? Comme il est dans l'infini bleu Un centre où les poids se…
-
Le nomChacun donne à celle qu'il aime Les plus beaux noms et les plus doux ; Pour moi, c'est ton nom de baptême Que je préfère encore à tous. Simple et tendre à dire, il me semble Pour te désigner le seul…
-
L'épéeQu'est-ce tranchant de fer souple, affilé, pointu ? Ce ne sont pas les flancs de la terre qu'il fouille, Ni les pierres qu'il fend, ni les bois qu'il dépouille. Quel art a-t-il servi, quel fléau…
-
Le peuple s'amuseLe poète naïf, qui pense avant d'écrire, S'étonne, en ce temps-ci, des choses qui font rire. Au théâtre parfois il se tourne, et, voyant La gaîté des badauds qui va se déployant, Pour un plat…
-
L'épouséeElle est fragile à caresser, Lis pur qu'un rien ternit et fane, Lis tendre qu'un rien peut froisser, Que nul homme ne peut presser, Sans remords sur son cœur profane. La main digne de l'approcher…
-
Le premier deuilEn ce temps-là, je me rappelle Que je ne pouvais concevoir Pourquoi, se pouvant faire belle, Ma mère était toujours en noir. Quand s'ouvrait le bahut plein d'ombre, J'éprouvais un vague souci De voir…
-
Le rendez-vousIl est tard ; l'astronome aux veilles obstinées, Sur sa tour, dans le ciel où meurt le dernier bruit, Cherche des îles d'or, et, le front dans la nuit, Regarde à l'infini blanchir des matinées ; Les…
-
Le réveilSi tu m'appartenais (faisons ce rêve étrange !), Je voudrais avant toi m'éveiller le matin Pour m'accouder longtemps près de ton sommeil d'ange, Egal et murmurant comme un ruisseau lointain. J'irais…
-
Le rireLes bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis, Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils, Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure, Signe mystérieux de sagesse y demeure. Les énormes…
-
Les ailesGrand ciel, tu m'es témoin que j'étais tout enfant Quand par témérité j'ai demandé des ailes ; Convoitant de si bas les voûtes éternelles, Mes vœux n'altéraient pas ton calme triomphant. Je me…
-
Les amours terrestresNos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu. Née au siècle où je vis et passant où je passe, Dans le double infini du temps et de l'espace Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu ; Moi,…
-
Les blessuresLe soldat frappé tombe en poussant de grands cris ; On l'emporte ; le baume assainit la blessure, Elle se ferme un jour ; il marche, il se rassure, Et, par un beau soleil, il croit ses maux guéris.…
-
Les caressesLes caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essais du pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par les corps. Vous êtes séparés et seuls comme les morts, Misérables vivants…
-
Les chaînesJ'ai voulu tout aimer, et je suis malheureux, Car j'ai de mes tourments multiplié les causes ; D'innombrables liens frêles et douloureux Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses. Tout…
-
Les DanaïdesToutes, portant l'amphore, une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agavé, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé, Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche. Hélas ! le grès…
-
Les deux chutesD'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu, Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe, Sachant que notre cœur s'emporte et se résigne, Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu. Triomphez…
-
Les deux vertigesLe voyageur, debout sur la plus haute cime, À travers le rideau d'une rose vapeur, Mesure avec la sonde immense de la peur Sous ses genoux tremblants la fuite de l'abîme. De ce besoin de voir…
-
Les DieuxLe dieu du laboureur est comme un très vieux roi De chair et d'os, seigneur du champ qu'il ensemence ; Le dieu de son curé règne aussi, mais immense, Trois fois unique, esprit, fils et père de soi ;…
-
Les filsToi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil, Accablent sous le poids d'une illustre mémoire, Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil !…
-
Le signeOn dit que les désirs des mères Pendant qu'elles portent l'enfant, Fussent-ils d'étranges chimères, Le marquent d'un signe vivant ; Que ce stigmate est une image De l'objet qu'elles ont rêvé, Qu'il…
-
Les infidèlesJe t'aime, en attendant mon éternelle épouse, Celle qui doit venir à ma rencontre un jour, Dans l'immuable éden, loin de l'ingrat séjour Où les prés n'ont de fleurs qu'à peine un mois sur douze. Je…
-
Les serres et les boisDans les serres silencieuses Où l'hiver invite à s'asseoir, Sous un jour blême comme un soir Fument les plantes précieuses. L'une, raide, élançant tout droit Sa tige aux longues feuilles sèches,…
-
Les stalactitesJ'aime les grottes où la torche Ensanglante une épaisse nuit, Où l'écho fait, de porche en porche, Un grand soupir du moindre bruit. Pendent en pleurs pétrifiés Dont l'humidité, goutte à goutte,…
-
Les témérairesDu pôle il va tenter les merveilleux hivers ; Il part, le grand navire ! Une puissante enflure Au souffle d'un bon vent lève et tend la voilure Sur trois beaux mâts portant neuf vergues en travers.…
-
Les vieilles maisonsJe n'aime pas les maisons neuves : Leur visage est indifférent ; Les anciennes ont l'air de veuves Qui se souviennent en pleurant. Les lézardes de leur vieux plâtre Semblent les rides d'un vieillard…
-
Les yeuxÀ Francisque Gerbault. Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ; Ils dorment au fond des tombeaux, Et le soleil se lève encore. Les nuits, plus douces que les…
-
Le temps perduSi peu d'œuvres pour tant de fatigue et d'ennui ! De stériles soucis notre journée est pleine : Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine, Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...…
-
L'étoile au cœurPar les nuits sublimes d'été, Sous leur dôme d'or et d'opale, Je demande à l'immensité Où sourit la forme idéale. Plein d'une angoisse de banni, À travers la flore innombrable Des campagnes de…
-
L'étrangerJe me dis bien souvent : de quelle race es-tu ? Ton cœur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse, Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse : Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.…
-
Le vase briséÀ Albert Decrais. Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé ; Le coup dut effleurer à peine : Aucun bruit ne l'a révélé. Mais la légère meurtrissure, Mordant le cristal chaque…
-
Le vase et l'oiseauTout seul au plus profond d'un bois, Dans un fouillis de ronce et d'herbe, Se dresse, oublié, mais superbe, Un grand vase du temps des rois. Beau de matière et pur de ligne, Il a pour anses deux…
-
Le ventIl fait grand vent, le ciel roule de grosses voix, Des géants de vapeur y semblent se poursuivre, Les feuilles mortes fuient avec un bruit de cuivre, On ne sait quel troupeau hurle à travers les bois…
-
Le volubilisToi qui m'entends sans peur te parler de la mort, Parce que ton espoir te promet qu'elle endort Et que le court sommeil commencé dans son ombre S'achève au clair pays des étoiles sans nombre, Reçois…
-
L'idéalÀ Paul Sédille. La lune est grande, le ciel clair Et plein d'astres, la terre est blême, Et l'âme du monde est dans l'air. Je rêve à l'étoile suprême, À celle qu'on n'aperçoit pas, Mais dont la…
-
L'indifférenceQue n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir ? Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre ; Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre À me sentir ta chose ou bien à me haïr.…
-
L'inspirationUn oiseau solitaire aux bizarres couleurs Est venu se poser sur une enfant ; mais elle, Arrachant son plumage où le prisme étincelle, De toute sa parure elle fait des douleurs ; Et le duvet moelleux,…
-
L'obstacleLes lèvres qui veulent s'unir, À force d'art et de constance, Malgré le temps et la distance, Y peuvent toujours parvenir. On se fraye toujours des routes ; Flots, monts, déserts n'arrêtent point, De…
-
L'une d'ellesLes grands appartements qu'elle habite l'hiver Sont tièdes. Aux plafonds, légers comme l'éther, Planent d'amoureuses peintures. Nul bruit ; partout les voix, les pas sont assoupis Par la laine…
-
Ma fiancéeL'épouse, la compagne à mon cœur destinée, Promise à mon jeune tourment, Je ne la connais pas, mais je sais qu'elle est née ; Elle respire en ce moment. Son âge et ses devoirs lui font la vie étroite…
-
MarsEn mars, quand s'achève l'hiver, Que la campagne renaissante Ressemble à la convalescente Dont le premier sourire est cher ; Quand l'azur, tout frileux encore, Est de neige éparse mêlé, Et que midi,…
-
Midi au villageNul troupeau n'erre ni ne broute ; Le berger s'allonge à l'écart ; La poussière dort sur la route, Le charretier sur le brancard. Le forgeron dort dans la forge ; Le maçon s'étend sur un banc ; Le…
-
Ne nous plaignons pasVa, ne nous plaignons pas de nos heures d'angoisse. Un trop facile amour n'est pas sans repentir ; Le bonheur se flétrit, comme une fleur se froisse Dès qu'on veut l'incliner vers soi pour la sentir.…
-
Où vont-ilsCeux qui sont morts d'amour ne montent pas au ciel : Ils n'auraient plus les soirs, les sentiers, les ravines, Et ne goûteraient pas, aux demeures divines, Un miel qui du baiser pût effacer le miel.…
-
Parfums anciensÀ François Coppée. * Ô senteur suave et modeste Qu'épanchait le front maternel, Et dont le souvenir nous reste Comme un lointain parfum d'autel, Pure émanation divine Qui mêlait en moi ta douceur À…
-
Passion malheureuseJ'ai mal placé mon cœur, j'aime l'enfant d'un autre ; Et c'est pour m'exploiter qu'il fait le bon apôtre, Ce petit traître ! Je le sais. Sa mère, quand je viens, me devine, et l'appelle, Sentant que…
-
PèlerinagesEn souvenir je m'aventure Vers les jours passés où j'aimais, Pour visiter la sépulture Des rêves que mon cœur a faits. Cependant qu'on vieillit sans cesse, Les amours ont toujours vingt ans, Jeunes…
-
Pensée perdueElle est si douce, la pensée, Qu'il faut, pour en sentir l'attrait, D'une vision commencée S'éveiller tout à coup distrait. Le cœur dépouillé la réclame ; Il ne la fait point revenir, Et cependant…
-
Peur d'avareSoudain je t'ai si fort pressée Pour sentir ton cœur bien à moi, Que je t'en ai presque blessée, Et tu m'as demandé pourquoi. Un mot, un rien, m'a tout à l'heure Fait étreindre ainsi mon trésor,…
-
Piété hardieVrai Dieu, si quelque part dans un monde écarté J'eusse grandi tout seul, nourri par une chèvre, Sans maîtres, bégayant du cœur et de la lèvre, Par l'esprit et les yeux épelant la clarté, J'aurais pu…
-
Plus tardDepuis que la beauté, laissant tomber ses charmes, N'a plus offert qu'un marbre à mon désir vainqueur ; Depuis que j'ai senti mes plus brûlantes larmes Rejaillir froides à mon cœur ; À présent que…
-
Première solitudeOn voit dans les sombres écoles Des petits qui pleurent toujours ; Les autres font leurs cabrioles, Eux, ils restent au fond des cours. Leurs blouses sont très bien tirées, Leurs pantalons en bon…
-
PrièreAh ! Si vous saviez comme on pleure De vivre seul et sans foyers, Quelquefois devant ma demeure Vous passeriez. Si vous saviez ce que fait naître Dans l'âme triste un pur regard, Vous regarderiez ma…
-
Prière au printempsToi qui fleuris ce que tu touches, Qui, dans les bois, aux vieilles souches Rends la vigueur, Le sourire à toutes les bouches, La vie au cœur ; Qui changes la boue en prairies, Sèmes d'or et de…
-
Printemps oubliéCe beau printemps qui vient de naître À peine goûté va finir ; Nul de nous n'en fera connaître La grâce aux peuples à venir. Nous n'osons plus parler des roses : Quand nous les chantons, on en rit ;…
-
ProfanationBeauté qui rends pareils à des temples les corps, Es-tu donc à ce point par les dieux conspuée De descendre du ciel sur la prostituée, De prêter ta splendeur vivante à des cœurs morts ? Faite pour…
-
Quand les heures pour vousQuand les heures pour vous prolongeant la sieste, Toutes, d'un vol égal et d'un front différent, Sur vos yeux demi-clos qu'elles vont effleurant, Bercent de leurs pieds frais l'oisiveté céleste,…
-
RéalismeElle part, mais je veux, à mon amour fidèle, La garder tout entière en un pieux portrait, Portrait naïf où rien ne me sera soustrait Des grâces, des défauts, chers aussi, du modèle. Arrière les…
-
RenaissanceJe voudrais, les prunelles closes, Oublier, renaître, et jouir De la nouveauté, fleur des choses, Que l'âge fait évanouir. Je resaluerais la lumière, Mais je déplierais lentement Mon âme vierge et ma…
-
RencontreJe ne te raille point, jeune prostituée ! Tu vas l'œil provocant, le pied galant et prompt, À travers le sarcasme et l'ignoble huée : Ton immuable rire est plus fort que l'affront. Et moi, je porte…
-
ReposNi l'amour ni les dieux ! Ce double mal nous tue. Je ne poursuivrai plus la guêpe du baiser, Et, las d'approfondir, je veux me reposer De l'ingrate besogne où mon front s'évertue. Ni l'amour ni les…
-
RessemblanceVous désirez savoir de moi D'où me vient pour vous ma tendresse ; Je vous aime, voici pourquoi : Vous ressemblez à ma jeunesse. Vos yeux noirs sont mouillés souvent Par l'espérance et la tristesse,…
-
RoséesÀ Paul Bouvard. Je rêve, et la pâle rosée Dans les plaines perle sans bruit, Sur le duvet des fleurs posée Par la main fraîche de la nuit. D'où viennent ces tremblantes gouttes ? Il ne pleut pas, le…
-
Rouge ou NoirePascal ! pour mon salut à quel dieu dois-je croire ? — Tu doutes ? crois au mien, c'est le moins hasardeux, Il est ou non : forcé d'avouer l'un des deux, Parie. À l'infini court la rouge ou la noire.…
-
ScrupuleVous êtes ignorants comme moi, plus encore, Innombrables soleils ! La raison de vos lois Vous échappe, et, soumis, vous prodiguez sans choix Les vibrantes clartés dont l'abîme se dore. Tu ne sais…
-
Scrupule (I)Je veux lui dire quelque chose, Je ne peux pas ; Le mot dirait plus que je n'ose, Même tout bas. D'où vient que je suis plus timide Que je n'étais ? Il faut parler, je m'y décide... Et je me tais.…
-
SéparationJe ne devais pas vous le dire ; Mes pleurs, plus forts que la vertu, Mouillant mon douloureux sourire, Sont allés sur vos mains écrire L'aveu brûlant que j'avais tu. Danser, babiller, rire ensemble,…
-
SépultureIls m'ont dit : « Le secret est la marque des forts : Tu n'as pas respecté la peine de ta vie, Tu ne l'as point aux yeux stoïquement ravie. » Ah ! combien mes aveux m'ont coûté plus d'efforts ! Pour…
-
SiesteJe passerai l'été dans l'herbe, sur le dos, La nuque dans les mains, les paupières mi-closes, Sans mêler un soupir à l'haleine des roses Ni troubler le sommeil léger des clairs échos. Sans peur je…
-
Si j'étais DieuSi j'étais Dieu, la mort serait sans proie, Les hommes seraient bons, j'abolirais l'adieu, Et nous ne verserions que des larmes de joie, Si j'étais Dieu, de beaux fruits sans écorces Mûriraient, le…
-
SilenceLa pudeur n'a pas de clémence, Nul aveu ne reste impuni, Et c'est par le premier nenni Que l'ère des douleurs commence. De ta bouche où ton cœur s'élance Que l'aveu reste donc banni ! Le cœur peut…
-
Silence et nuit des boisIl est plus d'un silence, il est plus d'une nuit, Car chaque solitude a son propre mystère : Les bois ont donc aussi leur façon de se taire Et d'être obscurs aux yeux que le rêve y conduit. On sent…
-
Sonnet - En ces temps où le corpsEn ces temps où le corps éclôt pour s'avilir, Où des races le sang fatigué dégénère, Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère, De voir en toi la fleur du genre humain pâlir. Deux artistes…
-
SouhaitPar moments je souhaite une esclave au beau corps, Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée. À son oreille close, aux rougeurs de camée, Le feu de mon soupir dirait seul mes transports, Et sa…
-
SoupirNe jamais la voir ni l'entendre, Ne jamais tout haut la nommer, Mais, fidèle, toujours l'attendre, Toujours l'aimer. Ouvrir les bras et, las d'attendre, Sur le néant les refermer, Mais encor,…
-
Sur la mortI. On ne songe à la Mort que dans son voisinage : Au sépulcre éloquent d'un être qui m'est cher, J'ai, pour m'en pénétrer, fait un pèlerinage, Et je pèse aujourd'hui ma tristesse d'hier. Je veux, à…
-
Sur l'eauJe n'entends que le bruit de la rive et de l'eau, Le chagrin résigné d'une source qui pleure Ou d'un rocher qui verse une larme par heure, Et le vague frisson des feuilles de bouleau. Je ne sens pas…
-
Sursum cordaSi tous les astres, ô nature, Trompant la main qui les conduit, S'entre-choquaient par aventure Pour se dissoudre dans la nuit ; Ou comme une flotte qui sombre, Si ces foyers, grands et petits,…
-
Sur un albumElle était blanche, cette page, Mieux valait la laisser ainsi ; Du plus innocent griffonnage Son état vierge est obscurci. Il valait mieux n'y rien écrire, Elle était blanche, et je pouvais Y voir…
-
TombeauL'homme qu'on a cru mort, de son sommeil profond S'éveille. Un frisson court dans sa chair engourdie ; Il appelle. Personne ! Et sa plainte assourdie Lui semble retomber d'un étrange plafond. Seul…
-
Tout ou RienJ'ai deux tentations, fortes également, Le duvet de la rose et le crin du cilice : Une rose du moins qui jamais ne se plisse, Un cilice qui morde opiniâtrement ; Car les répits ne font qu'attiser le…
-
TrahisonQuand on a tant aimé, c'est un rude réveil ! Tu t'es cru dans un nid semblable aux nids des haies, Caché, sûr et profond. Vain songe ! Tu t'effraies D'avoir osé dormir ce dangereux sommeil. La foi,…
-
Trop tardNature, accomplis-tu tes œuvres au hasard, Sans raisonnable loi ni prévoyant génie ? Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard ? Il est tant de saveurs…
-
Un bonhommeC'était un homme doux, de chétive santé, Qui, tout en polissant des verres de lunettes, Mit l'essence divine en formules très nettes, Si nettes que le monde en fut épouvanté. Ce sage démontrait avec…
-
Une damnéeLa forge fait son bruit, pleine de spectres noirs. Le pilon monstrueux, la scie âpre et stridente, L'indolente cisaille atrocement mordante, Les lèvres sans merci des fougueux laminoirs, Tout hurle,…
-
Une larmeEn tes yeux nage une factice opale, Et le charbon t'allonge les sourcils, Mais ton regard sans douceur n'est que pâle Sous tes gros cils de sépia noircis. Ah ! Pauvre femme, il règne un froid de…
-
Un exilJe plains les exilés qui laissent derrière eux L'amour et la beauté d'une amante chérie ; Mais ceux qu'elle a suivis au désert sont heureux : Ils ont avec la femme emporté la patrie. Ils retrouvent…
-
Un rendez-vousDans ce nid furtif où nous sommes, Ô ma chère âme, seuls tous deux, Qu'il est bon d'oublier les hommes, Si près d'eux ! Pour ralentir l'heure fuyante, Pour la goûter, il ne faut pas Une félicité…
-
Un sérailJ'ai mon sérail comme un prince d'Asie, Riche en beautés pour un immense amour ; Je leur souris selon ma fantaisie : J'aime éternellement la dernière choisie, Et je les choisis tour à tour. Ce ne…
-
Un songeLe laboureur m'a dit en songe : « Fais ton pain, Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. » Le tisserand m'a dit : « Fais tes habits toi-même. » Et le maçon m'a dit : « Prends ta truelle en…
-
Un songe (II)À Jules Guiffrey. J'étais, j'entrais au tombeau Où mes aïeux rêvent ensemble. Ils ont dit : « La nuit lourde tremble ; Est-ce l'approche d'un flambeau, « Le signal de la nouvelle ère Qu'attend notre…
-
VœuQuand je vois des vivants la multitude croître Sur ce globe mauvais de fléaux infesté, Parfois je m'abandonne à des pensers de cloître, Et j'ose prononcer un vœu de chasteté. Du plus aveugle instinct…
-
La jacintheDans un antique vase en Grèce découvert, D’une tombe exhumé, fait d’une argile pure Et dont le col est svelte, exquise la courbure, Trempe cette jacinthe, emblème aux yeux offert. Un essor y…
-
Le coucher du soleilSi j’ose comparer le déclin de ma vie A ton coucher sublime, ô Soleil ! je t’envie. Ta gloire peut sombrer, le retour en est sûr : Elle renaît immense avec l’immense azur. De ton sanglant linceul…
-
Le long du quaiLe long des quais les grands vaisseaux, Que la houle incline en silence, Ne prennent pas garde aux berceaux Que la main des femmes balance. Mais viendra le jour des adieux ; Car il faut que les…
-
La musiqueAh ! chante encore, chante, chante ! Mon âme a soif des bleus éthers. Que cette caresse arrachante En rompe les terrestres fers ! Que cette promesse infinie, Que cet appel délicieux Dans les longs…
-
Les oiseauxMontez, montez, oiseaux, à la fange rebelles, Du poids fatal les seuls vainqueurs ! A vous le jour sans ombre et l’air, à vous les ailes Qui font planer les yeux aussi haut que les coeurs ! Des plus…
-
Mal ensevelieQuand votre bien-aimée est morte, Les adieux vous sont rendus courts ; Sa paupière est close, on l’emporte, Elle a disparu pour toujours. Mais je la vois, ma bien-aimée, Qui sourit sans m’appartenir,…
-
PluieIl pleut. J’entends le bruit égal des eaux ; Le feuillage, humble et que nul vent ne berce, Se penche et brille en pleurant sous l’averse ; Le deuil de l’air afflige les oiseaux. La bourbe monte et…
Affichage de 1 à 20 sur 211 poèmes