À la claire fontaine
Pierre, mon ami Pierre, À la guerre est allé Pour un bouton de rose Que je lui refusai. (Berçeuse ancienne) Il est une claire fontaine Où, dans un chêne, nuit et jour Le rossignol, à gorge pleine, Redit sa peine Et son amour. Si belle et si douce est son onde, Si transparente, si profonde, Qu'on vient de bien loin à la ronde S'y promener Et s'y baigner. Son flot où la menthe et la prêle Poussent, à fleur d'eau, pêle-mêle, Filtre son cristal à travers Le filtre frêle Des cressons verts. Les jeunes filles, le dimanche, Y vont, nu-tête, fleurs au front, En mai, sous le chêne qui penche, En jupe blanche, Danser en rond. Il en est une – une promise – Qui fuit et la danse et le bruit, Et qui, dans son deuil de payse, Martyre exquise, Se meurt d'ennui. Un soir que la blonde amoureuse Se mirait dans la source ombreuse, Un pâtre à la voix langoureuse Lui fit l'aveu D'un premier feu. « Oh ! donne-moi cette églantine » Dit-il, très-bête et tout confus. La belle dit : Non, et s'obstine, Âpre et mutine, Dans son refus. Fou de dépit, fou de colère, Sans voir celle qui fut si chère, Le bon ami, le pauvre enfant, Pour la frontière Part en pleurant. Aux jeunes la guerre est bien dure ; Le mal du pays les torture ; On pleure. Oh ! que le temps nous dure Loin de ce doux Pays : Chez nous. Vers une rive plus clémente, Le rossignol a pris l'essor. Seule, au bord de l'onde dormante, La pauvre amante Soupire encor. En vain de ses pleurs elle arrose Le bouquet qui fit son malheur : « Reviendra-t-il ? Rosier morose, Rends-moi ta rose. Rends-moi ta fleur ! » Trois ans après, un militaire, Sac au dos, couvert de poussière, De la fontaine solitaire, Bâton en main, Prit le chemin. C'est lui ! – C'est elle ! – Sans rien dire. Le soldat aux yeux attendris, Et la chère âme qui soupire, Dans un sourire Se sont compris. La dernière fleur de l'année, Des pleurs de l'automne baignée, S'effeuille au vent. La belle offrit La fleur fanée Au fier conscrit. Et ce bouquet, que la hantise De l'amour naïf poétise, Répand, dans l'air doux qui les grise, Comme un relent De lilas blanc. Ohé ! danseurs, à la fontaine, Dansez en rond, chantez en chœur ! Le plus beau garçon de la plaine, À Magdeleine Donne son cœur.
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