Les plaintes
À Charles Keller. Venus des quatre coins de l'horizon farouche, De la cime des pics et du fond des remous, Les aquilons rageurs sont d'invisibles fous Qui fouettent sans lanière et qui hurlent sans bouche. Les ruisseaux n'ont jamais que des bruits susurreurs Dans leur tout petit lit qui serpente et qui vague, Et l'on n'entend sortir qu'un murmure très vague Des étangs recueillis sous les saules pleureurs. Mais la mer qui gémit comme une âme qui souffre, Tord sous les cieux muets ses éternels sanglots Où viennent se mêler dans l'écume des flots Les suffocations des noyés qu'elle engouffre. Quand s'exhalent, après que l'orage a cessé, Les souffles de la nuit plus légers que des bulles, La plainte en la mineur des crapauds noctambules Fait gémir le sillon, l'ornière et le fossé. Jérémie aux cent bras sur qui le vent halète, L'arbre a tous les sanglots dans ses bruissements, Et l'écho des forêts redit les grincements Du loup, trotteur affreux que la faim rend squelette. Quand je passe, le soir, dans un val écarté, Je frissonne au cri rauque et strident de l'orfraie, Car, pour moi, cette plainte errante qui m'effraie, C'est le gémissement de la fatalité. Sous l'archet sensitif où passent nos alarmes L'âme des violons sanglote, et sous nos doigts, La harpe, avec un bruit de source dans les bois, Égrène, à sons mouillés, la musique des larmes. Le soupir clandestin des vierges de beauté Semble remercier l'amour qui les effleure, Mais la plainte amoureuse est un regret qui pleure Le plaisir déjà mort avant d'avoir été. En vain l'on se défend, en vain l'on fait mystère Des maux que la clarté du jour semble assoupir, Tout l'homme intérieur, dans un affreux soupir, Raconte son angoisse à la nuit solitaire. Et le tas vagabond des parias craintifs, Noirs pèlerins geigneurs, sans gourde, ni sandales, Partout, sur les planchers, les cailloux et les dalles, Passent comme un troupeau de fantômes plaintifs. Dans la forêt des croix, tombes vieilles et neuves, Combien vous entendez de femmes à genoux Gémir avec des sons plus tristes et plus doux Que les roucoulements des tourterelles veuves ! Tandis que, dans un cri forcené qui le tord, L'enfant paraît déjà se plaindre de la vie, L'aïeul qui le regarde avec un œil d'envie Grommelle d'épouvante en songeant à la mort. L'agonisant croasse un lamento qui navre ; Et quand les morts sont clos dans leur coffre obsédant, Le hoquet gargouilleur qu'ils ont en se vidant Filtre comme la plainte infecte du cadavre. — Elles ont des échos vibrant comme des glas Et s'enfonçant avec une horrible vitesse Dans mon funèbre cœur plein d'ombre et de tristesse Où se sont installés les hiboux des Hélas ; Oui ! dans le grondement formidable des nues Mon âme entend parfois l'Infini sangloter, Mon âme ! où vont s'unir et se répercuter Tous les frissons épars des douleurs inconnues !
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