La nuit répand sur le village son ombre
La nuit répand sur le village Son ombre et sa tranquillité. L'âme inquiète du feuillage Soupire aux souffles de l'été. En face du jour qui s'achève Des groupes sombres sont assis, Pleins d'un impénétrable rêve, Au fond des porches obscurcis. Un chariot crie. Une fille Retire sous l'arche d'un pont Son seau clair où l'eau noire oscille. Des bœufs chargés d'herbe s'en vont. Il sort une tiède buée De l'étable où les bêtes font Leur bruit de paille remuée. Une fumée au ciel se fond. C'est l'heure grise des veillées. Le vent limpide emporte au loin, Hors des granges entrebâillées, L'enivrant arome du foin, Et ramène des hameaux proches Le grand bourdonnement d'amour Que lui jette l'essaim des cloches Par ses ruches de pierre à jour. *** Voici le champ des funérailles ; Il exhale d'amers parfums, Et le lierre sur ses murailles Recouvre les noms des défunts. Au-dessus des tombes s'agitent Les coupoles de deux tilleuls C'est là que les colombes gîtent, C'est là que songent les aïeuls. Enfant, je jouais sous ces dômes, A cette heure du jour tombant, Quand, posant leur front dans leurs paumes, Les vieillards rêvent sur leur banc, Et que les vieilles femmes filent Sur les marches des escaliers, Devant le ciel où se profilent Les quenouilles des peupliers. Alors la rumeur qui salue Le soleil près de son coucher, Le bruit des chaînes de charrue, La corne rauque du porcher, Le roucoulement des colombes Le vent dans le lierre des murs, Le vent dans les herbes des tombes, Le vent dans les tilleuls obscurs, Toute chose plongeait mon être Dans un mystérieux émoi Où des ombres me semblaient naître Du champ des morts autour de moi. *** Ce soir, c'est ma jeunesse mûre A qui les arbres de l'enclos Versent leur indistinct murmure, Pareil au chant pensif des flots. La vague harmonie en est vieille ; Mais aujourd'hui si sa douceur Caresse encore mon oreille, C'est en faisant gémir mon cœur ; Car cette molle plainte ailée Qui s'élève les soirs d'été, Dans mon souvenir est mêlée A des moments de volupté. Elle évoque une tendre femme Et la saison, ô jours enfuis, Où l'amour éclairait mon âme Comme un lys poussé dans un puits. Elle évoque les heures saintes Où nos lèvres âcres de pleurs Avec âpreté se sont jointes Sous un tilleul chargé de fleurs. Parmi la pénombre embaumée Le vent de la nuit soupirait, Et les feuilles, ma bien-aimée, Ébruitaient notre secret. Vos mains, légères formes blanches, Se paraient des scintillements Que jetait à travers tes branches L'ardente étoile des amants. Comme une eau vive dans une urne La voix du sang grondait en nous, Et notre désir taciturne Mêlait nos cœurs et nos genoux. *** Notre amour remplit la durée Qui, dans l'avenir incertain, A toute chose est mesurée Par le nécessaire destin. Puis ce fut la mort des feuillages, Le silence des fins d'été. La caravane des nuages Passa dans le ciel attristé. Nous avons, un soir de septembre, Gravi par ses chemins pierreux La colline où frissonnait l'ambre Des frêles peupliers fiévreux. Et là, tandis qu'à la vallée Le vent solennel des sommets Emportait la voix désolée Des jours qui meurent à jamais, Nous avons déchiré notre être Et, jetant nos liens brisés, Sans nous regarder disparaître, Fui par les versants opposés. *** Depuis lors (et plus d'une année A retourné son sablier Dans mon âme, hélas condamnée A ne pas pouvoir oublier) J'ai vécu dans cette retraite Qui, douce aux destins accablés, Forme une île verte et secrète Où vient battre la mer des blés. *** Nouant ses écharpes bleuâtres Aux cols de leurs pauvres manteaux, La nuit descend avec les pâtres Les molles rampes des coteaux ; Et l'humble plainte continue Des cimes rondes dans l'azur, Comme une chanson reconnue Gonfle mon cœur d'un mal obscur. *** « Ô faible enfant chez qui le rêve A corrompu la volonté, Que ce jour grave qui s'achève T'enseigne la virilité ! Regarde : sur leurs bancs de pierre, Paisibles et silencieux, Les dompteurs puissants de la terre Observent les signes des cieux. Leur méditation embrasse L'océan des blés où demain La faux acérée et vorace Ouvrira son large chemin. Au sein des flots fauves ils voient Plonger les rames de métal, Et dans les chariots qui ploient S'amonceler l'or végétal. Déjà les gerbes déliées Volent sous les fléaux brandis, Et les forces multipliées Font jaillir le grain des épis. Puis un nuage obscurcit l'aire Les vanneurs sifflent du gosier, Et le ciel rit dans la poussière Des grandes coquilles d'osier. Or dans les moulins où quatre ailes Capturent le vent souverain, Les meules de granit entre elles Moudront de frais ruisseaux de grain. Et la farine douce et blanche Sera pétrie et mise au four, Pour être le pain du dimanche Et notre pain de chaque jour. Et, dans les réduits lamentables, De son sain arome le pain Enivrera les mornes tables Où s'accoude en pleurant la Faim ; Jusqu'aux temps où la race d'Eve Ayant épuisé son destin, Verra comme un horrible rêve Le soleil manquer au matin. Mais si l'ordre de la nature Ne laisse en fleur qu'un bref moment Cette chair que la créature Nourrit de terrestre froment, L'humble et pure manne sacrée Qui rayonne au front des autels, A son éternelle durée Associera les cœurs mortels. *** « Et c'est pourquoi, fils de la terre, Gens des labours et des moissons, Ô simple et forte race austère, Paysans ! nous vous bénissons, L'été, lorsque le blé des plaines Chante, en roulant sous le ciel bleu La rumeur de ses ondes pleines, L'hymne saint de la vie à Dieu. *** Toi, mon enfant, sois homme ; laisse, Cette vaine plainte d'amour, Et féconde enfin sans faiblesse Ton âme rebelle au labour. Pour l'ouvrir jusqu'au fond, appuie Le soc des fortes passions, Et que ta main verse la pluie D'un grain choisi dans les sillons. Bientôt, comme de douces ailes, Tu sentiras frémir en toi Les moissons immatérielles De l'espérance et de la foi. Et tu rentreras dans tes granges Ces beaux épis de ton été, Pour en faire le pain des anges Et le pain de l'humanité. » *** La voix grave se tait. Je goûte Ce large silence étoilé Où l'âme humblement se fond toute Quand la conscience a parlé. Là-bas, sur la colline noire, Le tendre Vesper tremble et luit ; C'est l'heure où le bétail vient boire Sous les saules baignés de nuit. A chaque porte un groupe sombre, Confuse image du repos, Regarde s'écouler dans l'ombre Les formes vagues des troupeaux. Sous J'un des chaumes que reflète L'eau prochaine de l'abreuvoir, Ma lampe rouge s'inquiète Des faibles haleines du soir ; Et, sœur de la première étoile, Je vois palpiter sous l'auvent Une blanche coiffe de toile Dont les brides flottent au vent.
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