À Monsieur D. L. T
Enfin échappé du danger Où mon sort me voulut plonger, L'expérience indubitable Me fait tenir pour véritable Que l'on commence d'être heureux Quand on cesse d'être amoureux, Lorsque notre âme s'est purgée De cette sottise enragée, Dont le fantasque mouvement Bricole notre entendement. Croîs-moi qu'un homme de ta sorte, Libre des soucis qu'elle apporte, Ne voit plus loger avec lui Le soin, le chagrin, ni l'ennui. Pour moi, qui dans un long servage A mes dépens me suis fait sage, Je ne veux point d'autres motifs, Pour te servir de lénitifs, Et ne sais point d'autre remède, A la douleur qui te possède, Qu'écrivant la félicité Qu'on goûte dans la liberté Te faire une si bonne envie Des douceurs d'une telle vie, Qu'enfin tu puisses à ton tour Envoyer au diable l'amour. Je meure, ami, c'est un grand charme D'être insusceptible d'alarme, De n'espérer ni craindre rien, De se plaire en tout entretien, D'être maître de ses pensées, Sans les avoir toujours dressées Vers une beauté qui souvent Nous estime moins que du vent, Et pense qu'il n'est point d'hommage Que l'on ne doive à son visage. Tu t'en peux bien fier à moi ; J'ai passé par-là comme toi ; J'ai fait autrefois de la bête, J'avais des Philis à la tête : J'épiais les occasions ; J'épiloguais mes passions ; Je paraphrasais un visage ; Je me mettais à tout usage, Debout, tête nue, à genoux, Triste, gaillard, rêveur, jaloux ; Je courais, je faisais la grue Tout un jour au bout d'une rue ; Soleils, flambeaux, attraits, appas, Pleurs, désespoirs, tourments, trépas, Tout ce petit meuble de bouche Dont un amoureux s'escarmouche, Je savais bien m'en escrimer. Par-là, je m'appris à rimer, Par-là, je fis sans autre chose Un sot en vers d'un sot en prose ; Et Dieu sait alors si les feux, Les flammes, les soupirs, les vœux, Et tout ce menu badinage, Servaient de rime et de remplage. Mais à la fin hors de mes fers, Après beaucoup de maux soufferts, Ce qu'à présent je te conseille C'est de pratiquer la pareille, Et de montrer à ce bel œil, Qui n'a pour toi que de l'orgueil, Qu'un cœur si généreux et brave N'est pas né pour vivre en esclave. Puis quand nous nous verrons un jour, Sans soin tous deux, et sans amour, Nous ferons de notre martyre A commun frais une satire ; Nous incaguerons les beautés ; Nous rirons de leurs cruautés ; A couvert de leurs artifices, Nous pasquinerons leurs malices ; Impénétrables à leurs traits, Nous ferons nargue à leurs attraits ; Et, toute tristesse bannie, Sur une table bien garnie, Entre les verres et les pots Nous dirons le mot à propos ; On nous orra conter merveilles En préconisant les bouteilles ; Nous rimerons au cabaret En faveur du blanc, du clairet ; Où, quand nous aurons fait ripaille, Notre main contre la muraille Avec un morceau de charbon Paranymphera le jambon. Ami, c'est ainsi qu'il faut vivre, C'est le chemin qu'il nous faut suivre, Pour goûter de notre printemps Les véritables passe-temps. Prends donc, comme moi, pour devise, Que l'amour n'est qu'une sottise.
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