Le grand cercueil
Il pleuvasse avec du tonnerre... Il est déjà tard... quand on voit Dans le bourg entrer le convoi De la défunte octogénaire. La clarté du jour s'est enfuie. Tristement, la voiture à bœufs A repris son chemin bourbeux : Le cercueil attend sous la pluie. Un lent tintement qui vous glace Dégoutte morne du clocher : Voici tout le monde marcher Vers la grande croix de la place, Quand il s'approche de la pierre Pour lever le corps, le curé, Tout en chantant, reste effaré Par l'énormité de la bière. Certes ! avec ses planches massives, Espèces de forts madriers Crevassés, noueux, mal taillés, Qui remplaceraient des solives, Elle apparaît si gigantesque En épaisseur, en large, en long, Si haute, d'un tel poids de plomb, Qu'à la voir on en frémit presque. Elle s'étale sans pareille, D'autant plus démesurément Qu'elle renferme seulement Un mince cadavre de vieille. L'immense couvercle en dos d'âne A l'air aussi grand que les toits ; Le drap trop court montre son bois Roux et jaune comme un vieux crâne. Et tandis que d'une aigre sorte Les enfants de chœur vont hurlant, Le prêtre est là, se rappelant Les dimensions de la morte. « Qu'avait-elle ? cinq pieds, à peine ! C'était maigre et gros comme rien ! Un seul corps pour ça qui peut bien En contenir une douzaine ! En a-t il fallu de la paille ! Aura-t-on dû l'empaqueter Pour l'empêcher de ballotter Comme un grain dans une futaille ! Quel menuisier ! ça tient du songe ! Il doit sûrement celui-ci Avoir le regard qui grossit, Et dans sa main le mètre allonge ! » Les porteurs pliant sous leur charge, En nombre, comme de raison, Semblent traîner une maison. Le brancard est bien long et large, Mais, il est usé ! quoi qu'on dise, Puisque, hélas ! le monstre ligneux Croule avec un bruit caverneux, Juste en pénétrant dans l'église. C'est un bras du brancard qui casse... On hisse l'effrayant cercueil Sur l'estrade — et les chants de deuil Sont bâclés sous la voûte basse. Puis, les cloches vont à volées... À la montée, oh ! que c'est dur Et long ! — Enfin ! voici le mur Que dépassent les mausolées. Le chantre mêle sa voix fausse Au bruit sourd des pas recueillis. Debout, s'offre aux yeux ébahis Le vieux sacristain dans la fosse. L'ombre vient. Personne ne bouge. L'homme surmène, haletant, Ses deux outils où par instant Le soleil met un reflet rouge Brusque, le curé l'interpelle : « Eh bien ! y sommes-nous ? » Et lui Quitte la fosse avec ennui En poussant sa pioche et sa pelle. Le gouffre baille son mystère : Mais, le cercueil n'y glisse pas. « Je m'en doutais ! » grogne tout bas Le sacristain qui rentre en terre. Il remonte. On reprend la boîte Qu'on ajuste du mieux qu'on peut. Mais, il s'en faut toujours un peu : La tombe est encore trop étroite. De nouveau, la pioche luisante Descend l'élargir. Cette fois, Le cercueil y coule à plein bois En même temps qu'on l'y présente. Au bord du trou, qui s'enténèbre. Un vieux qui tient le goupillon Émet cette réflexion En guise d'oraison funèbre : « Elle a bien mérité sa fosse ! C'est égal ! tout d'même, elle était Trop p'tit' quand elle existait Pour faire une morte aussi grosse ! » Et, sous sa chape très ancienne, Haut, solennel, — l'officiant S'en revient en s'apitoyant Sur sa défunte paroissienne : « L'infortune l'a poursuivie !... « Pauvre cadavre enguignonné !... « Tout pour elle aura mal tourné, « Dans la mort comme dans la vie ! »
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