Boutade à la raison
Froide raison, pompeuse idole, Divinité, chère à l'orgueil, Tu n'as pas un mot qui console Les souffrances d'un cœur en deuil : Jamais, dans ton œil inflexible, On ne vit des pleurs de pitié ; Ta voix rend l'amour insensible, Et glace même l'amitié. Comme l'onde de la mer Morte Que le vent ne peut soulever, D'une âme indifférente et forte, Voir l'infortune, et la braver : Sans que leurs douleurs nous effleurent, Puiser une utile leçon Dans les larmes de ceux qui pleurent, Voilà ce qu'on nomme raison. Quand le bonheur nous abandonne, S'immoler à la vanité ; Rendre au monde ce qu'il nous donne, Dédain, impassibilité !... Être, en commençant l'existence ; Insensible à la trahison ; S'endurcir contre l'inconstance, Voilà ce qu'on nomme raison. Vieillir l'âme avant que les rides Viennent sillonner notre front ; Tarir, par des pensers arides, Tout sentiment tendre et profond ; Fuir l'amitié qui nous convie ; Dans l'amour prévoir l'abandon Arracher les fleurs de la vie ; Voilà, ce qu'on nomme raison ! Si le cœur, comme Prométhée, Saigne, rongé par un vautour ; Si la vie est désenchantée, Si l'espoir a fui sans retour ; Si le souvenir nous déchire, Savoir feindre la guérison ; Etouffer nos pleurs et sourire, Voilà ce qu'on nomme raison ! Sitôt que sa paupière s'ouvre, Dessiller l'enfant ingénu ; Lever le voile qui le couvre, Et lui montrer le monde à nu : Dans son âme qui vient d'éclore, Mêler la crainte et le soupçon A l'espérance qu'on déflore : Voilà ce qu'on nomme raison ! Au flambeau que la gloire allume Préférer un obscur destin : Sans que la lèvre s'y parfume, Briser la coupe du festin ; Toujours au fond de l'ambroisie, Soupçonner un amer poison : Vivre sans foi, sans poésie ; Voilà ce qu'on nomme raison ! Raison dont je suis obsédée, Déité des esprits rampants, Tu soumets toute noble idée, Aux préjugés dont tu dépends ! Sous ton joug l'âme est avilie ; La foule abuse de ton nom : Pour une sublime folie, Je t'abandonne ; adieu, raison !
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Écrit le 17 juillet 1851
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