Jolie bizarre enfant chérie
Jolie bizarre enfant chérie Je vois tes doux yeux langoureux Mourir peu à peu comme un train qui entre en gare Je vois tes seins, tes petits seins au bout rose Comme ses perles de Formose Que j’ai vendues à Nice avant de partir pour Nîmes Je vois ta démarche rythmée de Salomé plus capricieuse Que celle de la ballerine qui fit couper la tête au Baptiste Ta démarche rythmée comme un acte d’amour Et qui à l’hôpital auxiliaire où à Nice Tu soignais les blessés T’avait fait surnommer assez justement la chaloupeuse Je vois tes sauts de carpe aussi la croupe en l’air Quand sous la schlague tu dansais une sorte de kolo Cette danse nationale de la Serbie Jolie bizarre enfant chérie Je sens ta pâle et douce odeur de violette Je sens la presqu’imperceptible odeur de muguet de tes aisselles Je sens l’odeur de fleur de marronnier que le mystère de tes jambes Répand au moment de la volupté Parfum presque nul et que l’odorat d’un amant Peut seul et à peine percevoir Je sens le parfum de rose rose très douce et lointaine Qui te précède et te suit, ma rose Jolie bizarre enfant chérie Je touche la courbe singulière de tes reins Je suis des doigts ces courbes qui te font faite Comme une statue grecque d’avant Praxitèle Et presque comme une Ève des cathédrales Je touche aussi la toute petite éminence si sensible Qui est ta vie vie même au suprême degré Elle annihile en agissant ta volonté tout entière Elle est comme le feu dans la forêt Elle te rend comme un troupeau qui a le tournis Elle te rend comme un hospice de folles Où le directeur et le médecin-chef deviendraient Déments eux-mêmes Elle te rend comme un canal calme changé brusquement En une mer furieuse et écumeuse Elle te rend comme un savon satiné et parfumé Qui mousse soudain dans les mains de qui se lave Jolie bizarre enfant chérie Je goûte ta bouche ta bouche sorbet à la rose Je la goûte doucement Comme un khalife attendant avec mépris les Croisés Je goûte ta langue comme un tronçon de poulpe Qui s’attache à vous de toutes les forces de ses ventouses Je goûte ton haleine plus exquise que la fumée Tendre et bleue de l’écorce du bouleau Ou d’une cigarette de Nestor Gianaklis Ou cette fumée sacrée si bleue Et qu’on ne nomme pas Jolie bizarre enfant chérie J’entends ta voix qui me rappelle Un concert de bois, musette hautbois, flûtes Clarinettes, cors anglais Lointain concert varié à l’infini Tu te moques parfois et il faut qu’on rie Ô ma chérie Et si tu parles gentiment C’est le concert des anges Et si tu parles tristement, c’est une satane triste Qui se plaint D’aimer en vain un jeune saint si joli Devant son nimbe vermeil Et qui baisse doucement les yeux Les mains jointes Et qui tient comme une verge cruelle La palme du martyre Jolie bizarre enfant chérie Ainsi les cinq sens concourent à te créer de nouveau Devant moi Bien que tu sois absente et si lointaine Ô prestigieuse, Ô ma chérie miraculeuse Mes cinq sens te photographie en couleurs Et tu es là tout entière Belle Câline Et si voluptueuse Colombe, jolie, gracieuse colombe Ciel changeant, ô Lou, ô Lou Mon adoré Chère, chère bien-aimée Tu es là Et je te prends toute Bouche à bouche Comme jadis Jolie bizarre enfant chérie Courmelois, le 28 avril 1915
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