Devant le ciel de nacre et d'or
Nous accoudons, pensifs, après la volupté, Notre langueur d'amants heureux à la fenêtre. Bientôt, comme un joyau candide, va paraître A l'occident la belle étoile de l'amour Qui fiance en tremblant la nuit avec le jour. Sous mes doigts la fraîcheur de ta gorge palpite, Je sens contre mon cœur ton cœur battre plus vite Je pleurais, tu souris, et les instants sont longs. Attentifs à nous seuls ainsi, nous contemplons L'azur que la lumière hésite à quitter toute ; Notre âme sans sortir de son silence écoute Les fanfares de cors se répandre en éclats, Puis feindre en expirant aux perrons des villas L'écho dans la forêt d'une chasse lointaine Et la rue, à nos pieds de crépuscule pleine, Mêle au dernier refrain des trompes qui se tait Le bruit des brocs faisant déborder la fontaine. Au balcon où mon cacheur près du tien en secret Goûte à ne plus aimer un délice muet, La nuit fond nos deux corps en un groupe immobile. Silence, ô mon amie entends et vois La ville Assoupit sa profonde et confuse rumeur, Et, d'étoile en étoile agitant ses fumées, Semble offrir son Dieu l'encens de son labeur. La paisible clarté des lampes allumées Parfois découpe une ombre aux vitres des maisons. Longtemps, et puis longtemps encore, nous nous taisons. La tiède brise errante à l'haleine embaumée Boit dans un grand baiser nos pleurs, ô bien-aimée ! Et nous tournons alors nos regards vers les cieux, Car la prière est douce aux vrais voluptueux. Tout à l'heure, au moment des étreintes farouches Où les jeunes amants embrassés font entre eux Comme la souple vigne et l'orme vigoureux, Des roses, sous le souffle aride de nos bouches, Tombèrent d'un bouquet voisin dans notre lit. Tu palpitas; le creux de tes seins s'en remplit, Et, parmi cette chute exquise de pétales Qui veloutaient le jeu de nos forces brutales Et, collés à tes dents ou pris dans tes cheveux Ou doublant de satin les voiles de tes yeux, Te couvraient d'une vague et multiple caresse, Tu crias de plaisir en haletant, maîtresse. Or voici que, fraîcheur soudaine, un coup de vent Se coule entre nos doigts unis, et soulevant Les pétales broyés par nos corps les disperse A travers la croisée en odorante averse. Leur vol tournoie et tombe avec lenteur, laissant Une feuille peut-être aux lèvres d'un passant Qui frémira, le cœur fondu, la chair troublée Par le parfum d'amour qu'a cette chose ailée. Vierge ou veuve, jeune homme inquiet ou vieillard, Toi qui marches, traînant dans la rue au hasard La langueur que nourrit une âme solitaire, Ô Passant qu'une soif inconnaissable altère, Ivre d'avoir mâche ce pétale de fleur, Tu t'en iras pleurer de rage et de douleur Dans les pauvres chemins déserts de la banlieue Où le soir indécis suspend son ombre bleue. Et nous, ma tendre amie, enlacés et songeurs, Pour cacher à nos yeux notre âme éprise ailleurs D'un rêve qui se dresse entre nos destinées, Nous mêlerons encore nos têtes inclinées Sous le sombre manteau de tes cheveux épars ; Et, sentant venir l'heure amère des départs, Nous nous plaindrons d'aimer et d'être heureux et d'être Bouche à bouche, ramiers frileux, à la fenêtre, Alors que la douceur de cette fin de jour Torture obscurément les âmes sans amour.
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