Les trois zones
Fable I, Livre II. À M. Andrieux, de L'Institut. Toi qui vis vraiment comme un sage, Sans te montrer, sans te cacher, Sans fuir les grands, sans les chercher, Exemple assez rare en notre âge ; Pardonne-moi, cher Andrieux, Dans ces vers qu'aux vents je confie, De dévoiler à tous les yeux Ta secrète philosophie. Certain Lapon des plus trapus, Certain Cafre des plus camus, Équipaient, comme on dit, de la bonne manière, Un homme qui, fermant l'oreille à leurs raisons Vantait l'astre éclatant qui préside aux saisons, Enfante la chaleur, et produit la lumière. — Peut-il ériger, s'il n'est fou, En bienfaiteur de la nature, Un astre qui, six mois, me cache sa figure, Et va briller je ne sais où, Tandis que je gèle en mon trou, Malgré ma femme et ma fourrure ? On conçoit que celui qui s'exprimait ainsi N'était pas l'habitant de la zone torride. Pour moi, disait cet autre, en mon climat aride, Je ne gèle pas, Dieu merci ! Mais je rôtis en récompense ; Et sans avoir l'honneur d'être Lapon, je pense Qu'un fou, lui seul, a pu vanter La douce et bénigne influence Du soleil, qui ne luit que pour me tourmenter ; Qui, d'un bout de l'année à l'autre, Embrase la terre, les airs, Et porte en mon pays, jusques au fond des mers, La chaleur qu'il refuse au vôtre. Le fou, qui cependant célébrait les bienfaits Du roi de la plaine éthérée, Fils de la zone tempérée, N'était rien moins que fou, quoiqu'il fût né Français. Sans se formaliser des vives apostrophes Du nègre et du nain philosophes, Seigneur Lapon, dit-il, votre raisonnement Est sans réplique, en Sibérie ; Comme le vôtre en Cafrerie, Monsieur le noir ; mais franchement, Autre part, c'est tout autrement. En France, par exemple, on ne vous croirait guère. L'astre à qui vous faites la guerre, Là, par ses rayons bienfaisants, De fleurs et de fruits, tous les ans, Couvre mes champs et mon parterre ; S'éloignant sans trop me geler, S'approchant sans trop me brûler, De mon climat, qu'il favorise ; À la faucille, au soc, il livre tour à tour Mes campagnes, qu'il fertilise Par son départ et son retour. Vous qui craignez le feu, vous qui craignez la glace Venez donc à Paris. Gens d'excellent conseil Disent qu'un sage ne se place Trop près ni trop loin du soleil.
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