Le printemps
Déjà j'ai vu le verger Se parer de fleurs nouvelles ; Le Zéphyr, toujours léger, Déjà folâtre autour d'elles. L'hiver fuit ; tout va changer, Tout renaît : à ce bocage Aux verts tapis leur fraîcheur, Aux rossignols leur ramage ; Et non la paix à mon cœur. Le soleil, fondant la glace Qui blanchissait le coteau, Revêt d'un éclat nouveau Le gazon qui la remplace. Le ruisseau libre en son cours, Avec son ancien murmure, Reprend ses anciens détours. Son eau, plus calme et plus pure, Suit sa pente sans efforts ; Et, fuyant dans la prairie, Féconde l'herbe fleurie Dont Flore embellit ses bords. Voyez-vous le vieil érable Couronner de rameaux verts Son front large et vénérable Qui se rit de cent hivers ? Une naissante verdure Revêt aussi ses vieux bras, Dégagés des longs frimas Que suspendait la froidure. Oh ! que les champs ont d'appas ! La plaine, au loin, se colore De l'émail changeant des fleurs, Que n'outragea pas encore Le fer cruel des faneurs. La passagère hirondelle À son nid est de retour : La douce saison d'amour Dans nos climats la rappelle. Elle accourt à tire-d'aile, L'imprudente, et ne voit pas L'insidieuse ficelle Dont l'homme a tissu ses lacs : À travers l'onde et l'orage, Quand elle affrontait la mort, La pauvrette, loin du port, Ne prévoyait pas le sort Qui l'attendait au rivage ! Désormais en liberté, La pastourelle enflammée Court à l'onde accoutumée Qui lui peignait sa beauté. Contre l'infidélité Le clair miroir la rassure, Et lui dit que les autans, Ces fléaux de la nature, Moins à craindre que le temps, N'ont pas gâté sa figure. Déjà j'ai vu les agneaux, Oubliant la bergerie, Brouter l'herbe des coteaux Et bondir dans la prairie. L'impatient voyageur Sort de sa retraite oisive, Et la barque du pêcheur Flotte plus loin de la rive. De la cime du rocher D'où son regard se promène, Déjà le hardi nocher Affronte l'humide plaine ; Fatigué du long repos Dans lequel l'hiver l'enchaîne, Il retourne sur les flots. Loin des paternels rivages Qu'il ne doit jamais revoir, Il court, hélas ! plein d'espoir, Chercher de plus riches plages. Intrépide, il fuit le port. À la gaîté qui l'anime, Le croirait-on sur l'abîme Où cent fois il vit la mort ? Et moi seul, quand l'espérance Luit au fond de tous les cœurs, Je vois la saison des fleurs, Sans voir finir ma souffrance ! Loin de partager mes feux, Daphné rit de ma tristesse. Hélas ! le trait qui me blesse Ne part-il pas de ses yeux ? Mille fois, dans mon délire, Ceint de lauriers toujours verts, J'ai célébré dans mes vers, Et la beauté que je sers, Et l'amour qu'elle m'inspire. Ah ! si d'éternels mépris, Daphné, sont encor le prix D'une éternelle constance, Tremble : l'amour outragé Peut être à la fin vengé De ta longue indifférence : Je puis, de la même voix Qui te chanta sur ma lyre, Publier tout à la fois Tes rigueurs et mon martyre. Qu'ai-je dit ? pardonne-moi ; Pardonne, ô ma douce amie ! D'un cœur qui se plaint de toi Idole toujours chérie. Un siècle entier, nuit et jour, J'ai langui dans la contrainte ; Et c'est un excès d'amour Qui m'arrache cette plainte. Mais, ô Daphné ! soit que ton cœur Dédaigne ou partage ma flamme, Dans ta pitié, dans ta rigueur, Sois toujours l'âme de mon âme. Écrit en 1785.
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