La lampe du poète
Abaissons nos yeux sur la ville : Comme son front luit et scintille Un soir d'hiver quand le jour fuit ! La jeune fille qui s'apprête Se promet tout bas la conquête Des adolescents que la fête Invite aux danses de la nuit. La fête, au loin, sous les portiques, Mêle toutes ses voix magiques, Et le reflet des lampes d'or Jette une teinte merveilleuse Sur l'écharpe molle et soyeuse Qui joue autour de la danseuse Dans son capricieux essor. A ce doux concert qui s'élève, Le voyageur croit voir en rêve Surgir, à son œil enchanté, Quelque cité de l'Arabie, Sous la baguette d'un génie, Eclose, belle et rajeunie, Dans une nuit de volupté. Ton cœur, ô pèlerin, se livre A ce spectacle qui l'enivre, A ce prestige des échos, Aux parfums que le vent promène A la mélodie incertaine Qui se prolonge dans la plaine Et va s'éteignant sur les flots. Ton œil ému suit dans l'espace La ronde qui s'enchaîne et passe, Et voit aux lueurs des flambeaux Folâtrer la vierge enfantine Dont chaque forme se dessine Sur la flottante mousseline Qui se déroule en longs rideaux. Ah ! que du moins un doigt te montre Qu'une main traîne à ta rencontre Les pauvres couchés sur le seuil, Froide tribu qui, dès l'aurore, En proie à la faim qui dévore, Se ranime pour tendre encore La main au denier de l'orgueil. Il voit, il écoute, il s'enflamme ; Les palais ont toute son âme, Et jamais, jamais son regard Ne quitte la noble assemblée Pour l'humble fenêtre isolée, Dont la lampe pâle et voilée Seule se consume à l'écart. Là, fuyant les sentiers vulgaires, Une âme avide des mystères De la Muse, son seul trésor, Se recueille et cherche la trace Du chemin que suivit le Tasse, Lorsque pour les rois du Parnasse Rome eût aussi son livre d'or. Laissez peser sur ces demeures, Où si douces coulent les heures, Les pas lourds et glacés du sort, En ce lieu même où se balance Le chœur animé de la danse, Sera la mort et le silence, Sera le silence et la mort. Sur ces flambeaux la mort avide Promènera sa main livide Et le dernier aura son tour, Mais la lampe, au Barde fidèle, Voit éclore une œuvre nouvelle Qui ne doit pas mourir comme elle, Aux naissantes clartés du jour.
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