Lettre
Que fais-tu là, chère attendue ? L'ennui fâcheux vient-il souvent Rendre à ton doux esprit rêvant Une longue visite indue ? Fais-tu des voyages charmants Aux pays où l'amour habite Avec les héros de romans ? Comment vas-tu, chère petite ? Moi, je vais très bien, — seulement Je vais très mal aussi. Ta bouche Sourit ailleurs, et ton amant Songe à l'absente, et puis se couche Et s'endort solitairement D'un sommeil chaste mais farouche. Il faut me croire et te hâter ; Il faut t'en venir et jeter Dans le soleil et dans la joie, Dans la joie et dans le soleil, L'éblouissement sans pareil De ta jeunesse qui flamboie. Tu n'as pas besoin du conseil. Dehors, il fait si beau, mignonne ! Le poète-soleil entonne L'hymne étincelant de l'été. Il baise avec sérénité La grande terre qui frissonne ; Le pinson chante un air flûté, Et le grillon brun carillonne, Carillonne, obscur entêté. Le jour s'en va ; la nuit qui passe Allume au travers de l'espace Les girandoles du ciel bleu, Les vieilles étoiles de feu Qu'un souffle avive, puis efface. Elles clignotent tendrement ; Et la lune, avec sentiment, La lune, pudibonde et sage, Se ressouvenant d'un autre âge, Cherche Endymion dans les bois Et glisse parmi le feuillage Ses regards de vierge aux abois. C'est l'heure d'aller dans les branches Voyager à deux pas d'ici, A Chaville, à Montmorency, Rêvant choses roses et blanches, Choses couleur d'azur aussi, Et de s'arrêter, Dieu merci ! Pour lire cela, puis ceci Dans le livre doré sur tranches De l'amour jeune et sans souci. Juin riant et mélancolique Débute et fait de la musique Dans les prés verts, à pleine voix. Il tire ses feux d'artifice : Aux flammes roses du Caprice Le rêveur se brûle les doigts. Sur la mousse chaude des bois Courir alors est un délice. Viens-tu, chère absente ? Je veux Pour en embaumer tes cheveux Chercher la dernière églantine. En allant, tu me laisseras M'arrêter à nouer mes bras Autour de ta jeune poitrine. Je veux mettre, ô mon bengali, Sur ton front de marbre poli Mon front que la caresse incline, Et sur ta bouche un long baiser. Restons, on est mieux dans la chambre Quand le jour s'endort apaisé. Couleurs de lait et senteurs d'ambre, Ensemble avec art composé, Accord parfait de chaque membre, Voilà bien, en toute saison, Pour l'amoureux le seul poème Dont il entende la raison. La rime en est toujours la même : « Je t'aime, je t'aime, je t'aime ! » M'aimeras-tu ? Je n'en sais rien. Il se pourrait. — Il se peut bien Que je chante : « Mon cœur soupire... » Pendant (tu ne lis pas Musset ? Plus tard, je te le ferai lire) Que tu chanteras en fausset L'air guilleret : « Vive Henri Quatre ! » Les esprits sont faits pour se battre, Mais les cœurs sont faits pour s'aimer. L'heure blesse : il faut la charmer. — Donc aimons-nous ! cueillons des roses Tandis que tes lèvres écloses Sont comme deux fleurs de printemps. Ouvrons nos cœurs à deux battants. Aimons-nous sans mélancolie : C'est la raison. C'est la folie.
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